Un avec l'instant


Voici un article de psychologie magazine qui rejoint un peu l'article sur la tiédeur et l'intensité de vie (voir sur blog http://sophrologuebayonneangletbiarritz.blogspot.fr/2012/03/refuser-la-tiedeur-et-dire-oui.html)
bonne lecture 





Angoissés par l'avenir, stressés par le temps, rien ne nous semble plus illusoire que de vouloir vivre pleinement l'instant présent.
PAR CÉCILE GUÉRET ( In Psychologies Magazine)

Il fait froid. gris. triste. Dehors. c'est la crise. à laquelle je ne comprends pas grand-chose. sauf qu'on va tous finir par perdre notre emploi. se taper les uns sur les autres et mourir dans un accident nucléaire.

Alors. l'instant présent. là. tout de suite. je n'ai pas envie d'en profiter .... à moins qu'il ne s'agisse des cinq délicieuses minutes avant 8 heures où je suis au chaud dans mes rêves. juste avant d'écouter les infos. 

Le reste du temps. j'aime autant me raconter de joyeuses petites histoires; me souvenir d'une anecdote qui me fait encore rire ou tirer des plans (optimistes) sur la comète. Les rayons des librairies ont beau déborder de livres m'invitant à    « être zen », à « méditer pour ne plus déprimer» ou à « vivre mieux ici et maintenant » . . . je ne vois pas comment plonger dans l'instant présent sans sombrer dans l'angoisse. 



Et je ne suis pas la seule puisque à les entendre mes amis aussi passent plus de temps à regretter le passé ou à le ruminer. à idéaliser l'avenir ou à l'appréhender, pourquoi est-ce si difficile de vivre dans le présent . . . la seule réalité qui semble à ma portée ,mon cerveau (et le vôtre) en est. tout simplement incapable. « Nous n'avons pas de récepteur spécifique pour saisir l'instant present contrairement aux saveurs ou aux odeurs », rappelle Pierre Buser  neurobiologiste. 

Nous nous en remettons donc aux horloges, lesquelles n'ont rien à voir avec notre conception subjective de la durée. Une heure chez le dentiste me semble une éternité et une semaine de vacances, un bref instant. Surtout. précise-t-il, « nous élargissons toujours l'instant en le colorant du passé immédiat et du futur proche », comme nous lions les notes de musique entre elles pour constituer une mélodie. D'où cette sensation qu'il nous échappe, que le temps de nous dire qu'il faut en jouir (et le poster sur Facebook), il est déjà trop tard ...
Parvenir à vivre dans l'ici et maintenant est en fait une capacité de l'enfance, de l'époque où nous ne nous posions pas la question.
« À mesure que nous grandissons, nous acquérons la dimension du temps. Tout petits, nous apprenons à raconter notre journée, à préparer notre cartable, donc à nous remémorer le passé et à prévoir l'avenir », résume Alain Braconnier,psychiatre et psychanalyste. Bien sûr, dans des moments de jeu ou de gaieté, je retrouve parfois la spontanéité, l'insouciance de l'enfance, et je goûte avec plaisir cette liberté. « Mais, le plus souvent, vous devez analyser ce que vous avez bien fait ou mal fait, anticiper, choisir ... Pour un adulte, être en permanence dans le présent serait d'ailleurs irresponsable », reprend le psychiatre .

Pour certains de mes amis, profiter du moment. même un tout petit peu de temps à autre, est absolument impossible . . .  Constamment dans leurs souvenirs, ils ne peuvent pas s'empêcher de répéter que « c'était mieux avant », regrettent leurs actes ou ruminent leurs échecs au point de limiter leurs possibilités. « Si je n'avais pas raté le concours d'infirmière il y a dix ans, je serais plus heureuse aujourd'hui », regrette ainsi Catherine, 45 ans, qui reconnaît aussi avoir manqué des occasions de rebondir.
 « Dans la répétition, nous cherchons la réparation, éclaire Katia Denard, psychanalyste. En rejouant la même scène, nous espérons intimement qu'enfin quelque chose va changer. »

 L'inconscient, disait Freud, ne connaît pas le temps: nos souffrances anciennes non réglées restent actives comme si elles dataient d'hier. Et puis, révèle Katia Denard, « en ruminant le passé, nous cherchons à rester dans ce que nous connaissons déjà, même si c'est désagréable. Pourquoi changer pour un scénario actuel mais étranger et qui nous fait si peur 7 ». D'autres entachent plutôt le présent de leur peur de l'avenir. Perfectionnistes, ils ne peuvent apprécier l'instant, trop imparfait comparé à un idéal inaccessible. Anxieux, ils sont incapables d'en tirer profit. hantés par la crainte de ce qui pourrait arriver (de pire, forcément).

J'AI PEUR D'ETRE « VRAIMENT LÀ » Pour moi, goûter le bonheur réveille également une forme de culpabilité. Comme s'il y avait quelque chose de honteux à profiter, que je n'en étais pas digne. Ou, superstitieuse, que ma réjouissance attire le mauvais œil ou que le passé se répète. Longtemps, je me suis ainsi empêchée de vivre pleinement les bons moments. Au point. parfois, de frôler la prophétie:

« Ne te réjouis pas trop, ça ne va pas durer. Fais-toi de beaux souvenirs », me susurrait une petite voix un poil déprimante. Aujourd'hui, j'ai fait des progrès, j'arrive à être heureuse la plupart du temps; Je ne pense plus, par exemple, lorsque mon compagnon me donne un baiser, que c'est peut être le dernier, qu'il va me plaquer ou se faire écraser par un bus. Si, alors que je suis dans ses bras, je m'inquiète d'être en retard au bureau, c'est parce que si je goûtais vraiment l'instant présent je ne le quitterais pas ... 

« En empoisonnant un peu le plaisir de l'instant, vous tentez d'atténuer la souffrance liée à sa disparition possible, souligne Marie-José de Aguiar, gestalt-thérapeute. Le plein bonheur, c'est parfois trop. 

Craignant que le réveil soit rude, vous choisissez inconsciemment de le parasiter. » Je réalise alors qu'être dans le contact total avec l'autre me renvoie à la peur de la fusion, de la perte de contrôle, de l'engloutissement... et devient mortifère. « Être vraiment là, en conscience, est une posture très "inquiétante", poursuit la gestalt-thérapeute. 

Cela peut même être insupportable si, en plus, cela vous rappelle combien vous avez manqué de ces moments-là auparavant. Ou si cela ouvre sur un besoin de l'autre qui paraît sans fond, terriblement angoissant. » Pour l'atténuer, par pudeur et pour me protéger, je préfère alors regarder ailleurs, gesticuler, parler du passé, de l'avenir, avoir l'air pressée. Bref, je m'organise pour ne pas me dévoiler, ne pas dire mes émotions, mes sensations, ni voir ce qui advient dans la rencontre et le silence. « Pourquoi pas, me rassure Marie-José de Aguiar, si c'est plus sécurisant. Le tout,c'est que vous en ayez conscience. » Avec, tout de même, un petit bémol, car « être dans l'instant est très créatif. C'est en regardant ce qui se passe entre vous deux, maintenant, qui est inédit et unique, que vous pouvez faire du nouveau ensemble». Tandis qu'accrochés à nos croyances, à ce que nous imaginons de l'autre ou projetons sur lui, nous ne faisons que reproduire ce que nous savons faire, dans un dialogue de sourds.
JE CHERCHE LE BON AJUSTEMENT Comment, dès lors, parvenir à goûter le moment présent? En allant voir ce qui, dans le passé, nous en empêche, et comment nos peurs et nos souffrances se réactualisent aujourd'hui. 

Après quelques années de thérapie, et même s'il me reste du chemin, je sais que les revisiter m'a bien aidée à les cicatriser. « Accepter ce qui a été, c'est aussi endosser votre responsabilité aujourd'hui à changer les choses », me dit Katia Denard. « C'est également avoir conscience que vos expériences anciennes ont modelé votre façon d'être, de percevoir la réalité, et que vous l'abordez avec votre subjectivité», m'explique en écho la psychiatre Stéphanie Hahusseau". 

Faire le lien entre hier et demain, tirer le fil entre ce qui m'a construite et mes projets me permet de savourer pleinement mon existence aujourd'hui. « En revenant à votre relation amoureuse et en constatant qu'elle est solide, satisfaisante, vous pouvez aussi avoir confiance et vous rassurer : l'expérience du moment vous prouve que le passé ne se reproduit pas », expose Marie-José de Aguiar. À moi, ensuite, de trouver le bon ajustement avec le présent. M'en protéger ou le remettre à plus tard, lorsqu'il n'est pas adéquat. M'y plonger pleinement quand il m'est agréable. Ou le faire durer des heures quand je le trouve un peu trop court. Avec la sensation délicieuse et inouie de pouvoir arrêter le temps.