Quand une jeune New-yorkaise ose partir dans un ashram !

Voici un article très intéressant du magazine CLES, le témoignage d'une jeune américaine qui passe 12 jours dans un Ashram..
c'est un peu l'histoire de "Mange, prie, aime" mais pour toutes celles ou ceux qui souhaitent faire un jour l'expérience, c'est plutôt motivant !!
Photo Frederique Achard



12 jours en Ashram m’ont ramenée sur terre

Par Emilie Kareh

Après une année pas facile, le pétage de plombs me guette. Je travaille dans la mode à New York, c’est speed, stressant. Je sens que je pars dans tous les sens, j’ai besoin de me poser les bonnes questions. Suis-je sur la bonne voie ? Là où j’ai vraiment envie d’être ?


Ce n’est pas en vacances que j’irai au bout de ces interrogations. J’ai besoin de plus, de remettre mon système à zéro. Pourquoi pas un séjour en ashram ? Tant qu’à faire, un ashram perdu au fond de l’Inde. L’idée paraît cliché, l’expérience me tente. Le mot « ashram » me fait un peu peur, il sonne radical, mais c’est ce dont j’ai besoin. Quelque chose de différent où je ne serai pas libre de faire ce que je veux, où je serai forcée d’obéir. Ce sera un ashram de l’extrême : Sivananda, dans le Kerala, avec ses huit heures de yoga et de méditation par jour. Son côté « Hare Krishna » légèrement sectaire en a fait fuir certains. Ça ne me dérange pas, au contraire, ça m’attire : j’aime bien les choses extrêmes. Et puis, il est situé au bord d’un lac sublime. Un plus. Je réserve une chambre individuelle par mail. La réponse me parvient quelques jours plus tard : « Om Namah Sivaya, blessed self, dear Emilie… » En français, le reste donne : « Désolé, vous dormirez dans un dortoir et s’il n’y a plus de place, on vous mettra un matelas par terre. »
Je me prépare mentalement. Tu vas y arriver, Emilie ! C’est bien d’aller au-delà de ses limites, il faut que tu te dépasses. Prouve-toi que tu peux le faire, tu en as besoin. Mes emplettes sont rapides : un guide du sud de l’Inde, un sac à dos, du répulsif à moustiques, plusieurs tubes de crème hydratante, pour le visage, pour le corps, mon shampooing, une lampe de poche – l’ashram m’a prévenue que ce serait utile. Et un sac à viande, nom sexy donné à mon sac de couchage en coton. Je fais mes adieux à mon chihuaha, la route sera longue. A ce stade, j’ai fait le vide dans ma tête. Je suis déjà ailleurs : quelque chose est derrière moi.
A Bombay, ma valise est perdue. Thiruvananthapuram est à trois heures de vol de là, Neyyar Dam à une heure et demie de taxi. Quand j’arrive à l’ashram, j’ai l’air d’avoir fait le Paris-Dakar. Bizarrement, je me sens légère. Les formalités d’accueil sont simples : un questionnaire à remplir, je reçois un drap, une couverture, un oreiller, une moustiquaire, on me dit de trouver un lit dans le dortoir Lakshmi. Je choisis la première planche en bois disponible, je m’assois, avec mon sac à main. Des gens vont et viennent, en tenues confortables, sans me prêter attention. Ils ont l’air ailleurs. Le premier cours de yoga commence dans une heure. Je suis un peu sonnée.

Le défi du yoga

J’ai fait du yoga, mais jamais comme ça. Nous sommes une trentaine, sur nos tapis, dans une sorte de grand temple sans murs, ouvert des quatre côtés sur une débauche de plantes. Sur une estrade, deux professeurs en position du lotus, les yeux fermés. Je fais comme tout le monde, je m’allonge sur le dos, bras et jambes légèrement écartés. J’ai l’impression d’être une étoile de mer. Je ne sais pas que je suis en savasana, la position de relaxation (lire encadré plus bas). Je ferme les yeux. Une brise légère me caresse, j’entends les oiseaux. D’un coup, un énorme « ooommm » retentit. Les professeurs se lèvent, des micros accrochés à leurs tee-shirts, tous chantent une prière avant de démarrer. Qu’est-ce que je fais là ? Je ne suis plus très sûre que ça va fonctionner pour moi, ce truc avec des « om » et des positions du lotus. Les photos des divinités indiennes et celles du swami Sivananda, le fondateur, et de son disciple swami Vishnu Devananda, sont partout. Swami en Afghanistan, swami avec les enfants pauvres, swami fait du yoga, swami ci, swami ça. Ça me dépasse. Qui sont ces mecs ? Viennent les exercices de respiration, la base de la pratique. On s’assoit en tailleur, le dos très, très droit. Etant fumeuse, je galère. Je n’arrive pas à maîtriser mon souffle, mon nez coule, je ne suis pas maîtresse de mes poumons. Mon dos me tue et, cerise sur le gâteau, j’ai des fourmis dans les jambes. Une catastrophe ! Un professeur se met près de moi pour me guider. Je suis un peu embarrassée par ma défaite.
Je ne réussis pas mieux les salutations du soleil, un enchaînement de mouvements qui sont un rituel religieux mais aussi un premier exercice. On attaque ensuite les asanas, les positions de yoga. A Sivananda, on en pratique douze, avec des variations de plus en plus compliquées. A la deuxième, il faut se mettre sur la tête. La plupart y arrivent autour de moi, je me lance car j’aime faire le singe, je tiens dix secondes et je retombe, avec une douleur aiguë au cou. Je rame entre les ponts, les levers de jambe, la position du corbeau, celle du dauphin, du chat, de l’enfant.
Au bout de deux heures, on nous conditionne pour la relaxation finale. J’ai maintenant plutôt l’air d’une baleine échouée. La brise est toujours là, les oiseaux aussi, la lumière est incroyable. Le professeur nous parle d’une voix très douce, hypnotisante. Il nous demande de nous relaxer, relaxeeer, relaxeeeeer les bras, les jambes, la langue, les orbites. Quand j’ouvre les yeux, il n’y a plus personne : je me suis endormie. Je me suis complètement laissé aller. C’est étrange comme sensation. A ce stade, je m’inquiète. Je sens que je vais vivre une expérience bizarre et j’en ai peur. Peut être devrais-je juste retourner à New York ?

Assiette en métal, carottes nature

Il est six heures, l’heure du dîner. La cantine est une grande salle, avec une grande pancarte : « On mange en silence. » Les aspirants yogis sont alignés, debout sur des paillasses. A leurs pieds, des assiettes métalliques à compartiments, un peu comme celle de mon chihuahua. On chante, je n’arrive pas à chanter. On joint les mains, « om shanti shanti shanti », on s’assoit en tailleur, par terre. Dans la gamelle, deux cuillères de betteraves et de carottes crues, sans sauce, six légumes qui se battent en duel dans une espèce de bouillon, une cuillère de yaourt et un petit pain indien qui m’a l’air un peu moisi. Au signal, tous se jettent sur leur assiette. Il n’y a pas de couverts, on mange avec les mains. Je déguste mes carottes lentement, je lutte avec le pain pour attraper le liquide. Quelques volontaires passent entre les rangs pour remplir les verres de tisane et proposer une louche en plus de légumes ou de yaourt. Ce n’est pas mauvais du tout, mais tous les repas sont-ils si maigres ? Je lave mon assiette et mon verre. A la boutique de l’ashram, je m’approvisionne. J’ai fait le deuil de mes produits et vêtements, je trouve une barre de savon, un mauvais shampoing, deux tee-shirts flanqués du logo Sivananda et du dieu éléphant Ganesh. On tamponne mon carton jaune : ici on n’utilise pas de monnaie, mais ce carton qu’on recharge en crédit lorsqu’il s’épuise. C’est intéressant de ne pas voir la couleur d’un billet ni d’entendre le bruit des pièces. Je suis curieuse de ce fonctionnement. Je découvre un monde caché.
Vingt heures, la cloche sonne. Il fait nuit, le « temple » est éclairé par des bougies. Je m’installe, le dos bien droit. J’essaye de méditer mais je n’y arrive pas : mon dos me tue. Je dois, m’a-t-on dit, me concentrer sur un point lumineux entre les sourcils et répéter intérieurement om ou un autre mantra. C’est le principe du satsang. Impossible. Déjà, c’est quoi un mantra ? Et en plus, je n’arrête pas de penser à autre chose. J’attends que le temps passe. Le « dong » retentit au bout d’une interminable demi-heure. Place au chant ! On utilise les instruments, on se balance de gauche à droite. « Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishnaaa Hare Hareee ! » Ça m’amuse. J’essaye de suivre. Mais je ne sais toujours pas si j’arriverai à rentrer dans ce truc. Le lendemain, même topo, mais à six heures du matin. Violent. On enchaîne : thé, cours de yoga, déjeuner à dix heures du matin (même menu qu’au dîner, avec du riz en plus). On chante, on mange, on lave l’assiette, on sort. J’ai l’impression d’avoir déjà tant fait et il est si tôt. Onze heures. A chacun est assignée une tâche. Ici, tout le monde est le personnel, professeurs compris. La tâche doit être prise à un niveau spirituel, sans arrière-pensée : le but est d’élever son âme en réalisant une action bénéfique. On me demande de nettoyer les toilettes de mon dortoir. La nouvelle est un peu difficile à avaler, mais il n’y a pas le choix. Je voulais du changement, je suis gâtée.

J+4 : Voir une fleur et s’émerveiller

J’ai pris l’habitude de méditer seule au bord du lac de l’ashram. Entourée de végétation, près d’une réserve d’éléphants, de lions, de crocodiles avec, au loin, les montagnes, je me baigne une heure et demie. Je suis déjà dans une optique différente : je ne suis plus le voyeur, j’ai accepté tout ce qui se passe autour de moi, je ne porte aucun jugement. C’est déjà un grand pas pour moi qui ne suis habituée qu’à ça.
Je me sens un peu faible avec la dose de yoga journalière et les maigres repas, mais je suis apaisée. Je me laisse aller à de nouvelles envies, un rien me satisfait. Je m’émerveille devant une belle lumière, je recommence à lire, j’apprécie le silence. C’est comme si j’avais reçu un électrochoc ! Déjà, je ne me reconnais plus. Ma vie hors de l’ashram me paraît lointaine et ne me manque pas. J’ai l’impression d’avoir retiré un film opaque de mes yeux et de voir plus clair. Je remarque que les fleurs sont magnifiques, je prends mon temps, j’écoute les sons qui m’entourent alors que je n’y avais jamais prêté attention. Je suis sans valise, je ne possède rien, je ne me suis jamais sentie aussi vivante. J’ai conscience de chaque partie de mon corps, de l’ongle de l’orteil au sommet de mon crâne. J’ai l’étrange impression que mon esprit, en se débarrassant de ce qui l’encombrait, a fusionné avec ce corps, que je ne forme qu’un. C’est une force unique que chacun, me semble-t-il, a en soi.

J+8 : Prouesses de mon corps-esprit

Huit jours sont passés, je fais désormais partie de l’ashram. Je me réveille sans problème, j’attends avec impatience les exercices de respiration, je suis obsédée par le yoga. Depuis que je suis « un », mon corps-esprit réalise des prouesses. Sur le tapis, j’enchaîne les douze asanas avec leurs variations. Je me tiens sur la tête, je fais le pont et enfile ma tête entre mes jambes sans que cela me coûte un effort. Mon esprit contrôle mon corps.
J’ai surtout une énergie dingue, des envies, des projets, du positif. Adieu, la boule d’anxiété et de nerfs que j’étais : j’ai un nouvel ami en moi, je me sens légère, presque un peu droguée d’être aussi saine. Mon corps contrôle mon esprit. J’ai encore du mal avec la méditation collective. Il n’est pas évident d’être assise parmi trente personnes et de s’élever mentalement en une demi-heure. J’essaye. Au yoga, on nous répète qu’il faut se tenir droit, se concentrer sur cette énergie qui part de la base de la colonne vertébrale et remonte jusqu’au milieu des sourcils. Comme pour la méditation. Il faut imaginer un point lumineux et se concentrer sur lui. J’ai envie de le voir, mais je me déconcentre. Par contre, au lac, je sais désormais flotter une heure, deux heures, sans penser à rien. Me détacher de tout. Parce qu’on ne m’impose pas une technique ? Ou parce que j’ai appris une technique ? Moi qui détestais tant ce mot, j’ai ma routine et j’adore ça ! J’y tiens, même. Nettoyer les toilettes collectives me dégoûte toujours… mais moins. J’enfile trois paires de gants, je verse un demi-gallon de détergent, mais j’ai l’impression de faire quelque chose de bien et ça me rend sereine. Je n’ai pas eu envie de fumer. Pourtant, mes paquets étaient à portée de main. J’ai récupéré mon sac à dos. Etrangement, rien ne m’a manqué, à part un bouquin. J’ai même eu envie de me débarrasser de la moitié de mes effets. J’étais bien, sans rien.

La tête au carré

J’ai eu peur, en quittant l’ashram au bout de douze jours, de perdre tout ce que j’avais acquis. Au départ, je n’y croyais pas vraiment. Je venais pour du yoga et de la méditation à haute dose, je n’escomptais pas un grand bouleversement. Juste une remise en forme. Les deux premiers jours, j’ai d’ailleurs failli décrocher. Jusqu’à ce que je commence à découvrir un nouveau moi-même qui ne me déplaisait pas. Et la voie pour y accéder. A quel moment mon corps et mon esprit ont fusionné ? Je crois que c’est au troisième jour, quand je me suis tenue sur la tête et, pour me tenir sur la tête, j’ai dû cesser de me poser des questions. A partir de là, mes petits démons n’ont plus eu d’emprise sur moi. Je ne leur parlais plus parce que je n’avais plus peur d’eux, ils sont partis. J’ai appris à passer des coups de balai pour les faire déguerpir. Il me reste à ne pas perdre la main.


“Savasana, la position clé de votre relaxation”

Savasana est la position classique de relaxation employée avant chaque séance de yoga, parfois entre les postures et pour conclure. Un exercice de base simple et efficace pour dénouer nos tensions. Allongez-vous par terre, sur le dos. Le contact du sol dur avec le corps est important dans cet exercice de prise de conscience de nos tensions. Ecartez vos pieds d’un mètre environ, tournés vers l’extérieur, et vos mains d’une vingtaine de centimètres du tronc, paumes vers le ciel. Les yeux fermés, amplifiez votre respiration jusqu’à respirer par le ventre : c’est l’abdomen qui se remplit et se vide au fil de notre inspir et de notre expir. Une fois libérée la respiration, on prête attention aux diverses parties de notre corps en commençant par les pieds : décrispons nos orteils en les remuant doucement. Nos talons s’enfoncent dans le sol, nous les ressentons pleinement. Puis on remonte doucement, en se disant : je détends les mollets, les genoux, les cuisses, les fesses, le bassin, les reins, tout le dos, les épaules, le cou, les bras, les coudes, les avant-bras, les mains que l’on ferme et que l’on ouvre plusieurs fois pour bien les décrisper ainsi que les doigts. La tête s’enfonce dans le sol et on passe en revue tout notre visage : le front que l’on détend, les joues, les mâchoires que l’on desserre, les lèvres, la langue ; on peut faire quelques grimaces pour aider à relaxer tout cela : on tire la langue, on fronce le front, on cligne des yeux, on ouvre et ferme la bouche, on pivote la tête… Puis on laisse reposer tout notre corps, lourd, en respirant calmement par le ventre. Et on recommence le processus en répétant mentalement : je détends mes orteils, mes orteils sont détendus, je détends mes mollets, mes mollets sont détendus, etc. Ressentez ensuite cette onde de détente qui vous envahit lentement. Sentez le flux et reflux de l’air qui vous imbibe et fait disparaître les tensions. Cet exercice doit durer dix minutes. Puis ouvrez les yeux, bougez vos pieds, vos mains, asseyez-vous doucement : vos tensions musculaires et votre stress se sont évaporés, votre énergie vitale est renouvelée. Souriez au monde et levez-vous. 

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